L’étymologie du mot enfant vient du latin : “infans”, qui signifie : “celui qui ne parle pas”. Ce qui nous renseigne sur la façon dont à l’époque, l’adulte percevait l’enfant et la place qui lui était octroyée. L’enfant n’avait pas la parole, et dans bon nombre de sociétés, il n’existait pas en tant que tel. Les tableaux de peintres de l’époque classique du 17ième et 18ième siècle, témoignaient de cette tendance en ne représentant l’enfant que sous les traits d’un adulte miniature.
En remontant dans l’histoire, dans les sociétés primitives le tout petit enfant ne compte pas car ne faisant pas encore partie du groupe social[1]. Si bien que ni la vie ni la mort d’un enfant, même après qu’il a reçu son nom, n’ont l’importance et les conséquences de celles d’un adulte. Sans doute, il appartient déjà au groupe social, mais il n’y tient pas une place entière. Il est en état de « minorité », parce que son intégration au groupe n’est encore que médiate et partielle. Son statut change à l’adolescence. Les lois romaines permettaient aux pères, l’élimination d’un enfant à sa naissance si nécessaire.
L’homme a fort heureusement évolué et le statut de l’enfant a littéralement été transformé dans un certain nombre de pays, allant jusqu’à protéger l’enfant au moyen de droit. A partir de la révolution française, ils sont inscrits dans la déclaration des droits de l’homme. En 1936, le travail des enfants est aboli, et l’école rendue obligatoire. Aujourd’hui les enfants disposent d’une convention internationale des droits de l’enfant, reconnue par l’ONU. La pédagogie est une spécialité enseignée à l’université, des maisons d’édition pour livres d’enfants fleurissent les librairies, des chaînes de radio, de télévision et des sites internet en ont fait leur cible favorite.
Notre société contemporaine a tout prévu pour le bonheur de nos chères têtes blondes, le XXIème siècle, après le XXème sera celui du règne de l’enfant roi.
Alors pourquoi, malgré cet intérêt croissant pour le bien être de l’enfant, sommes nous de plus en plus assaillis dans nos cabinets, par des demandes de parents inquiets. Ce qui les déconcerte, c’est de constater que malgré les biens dont bénéficient leurs enfants, et l’amour apporté par leurs soins, ceux-ci dépriment, s’ennuient, se montrent de fait, malheureux. Certains ne dorment plus, ont des terreurs nocturnes, désinvestissent l’école, se replient, voire s’adonnent à l’addiction (cannabis, télé, internet…).L’idéal de bonheur chez ces parents est battu en brèche parce qu’il ne fait plus recette chez leurs enfants. Le bonheur à tout prix pour nos enfants, n’est-il pas un mythe de notre société contemporaine? Cette société qui de la performance et de la réussite a fait son emblème. La réussite qui n’est autre que la capacité de l’être à accéder à la société de consommation. Ainsi, la performance se mesure à celui parviendra à se procurer le dernier modèle de chez Nitendo, ou Sony.
Il a même été mis sur le marché, les pilules du bonheur telles que DHEA,Viagra, Prozac pour les adultes) ou encore, Ritaline pour les enfants hyperactifs…).Ces pilules du bonheur, viendraient-elles combler des manques qui n’osent plus être prononcés, mais qui se manifestent par un retour du refoulé ?
Les psychanalystes différencient ‘’l’enfant symptôme’’ du symptôme de l’enfant.
‘’L’enfant symptôme’’, nous dit Lacan, représente la vérité de l’Autre[2] à savoir celle de l’adulte et de son environnement social, ou encore celle de l’enfant en tant qu’objet de la jouissance de l’Autre, c’est-à-dire celle du couple parental.
Dans ces deux cas (’l’enfant symptôme’’ du symptôme de l’enfant), il devra transiter par la symbolisation de la différence, pour exprimer son propre désir, ou encore son symptôme pour un désir inhibé.
L’idéal social et parental du bonheur, imposé aux enfants, les met en demeure de le réaliser coûte que coûte. Objet de de toutes les sollicitudes, l’enfant ne peut affirmer que ce bonheur là, à savoir, celui décidé par les autres, dicté par les codes de la société de consommation. Ce bonheur supposé combler et l’épanouir, répond-il totalement aux désirs de l’enfant ?
L’enfant, comme tout sujet, peut-il être satisfait sur ses seuls besoins? N’a-t-il pas aussi besoin d’avoir envie?
Eduquer, ne consiste pas uniquement à répondre aux seuls besoins de l’enfant et le gâter, c’est aussi et surtout lui permettre de trouver une issue à ses pulsions par la médiation de la demande. Il est fréquent d’entendre des parents être surpris par la réaction de leur enfant ‘’ je ne comprends pas ce qu’il ou elle a. Je le gâte, je lui achète tout ce qu’il ou elle veut, et il ou elle n’est jamais content’’ ou encore ‘ ‘’Elle ou il, ne me donne jamais satisfaction après tout ce que je fais pour elle ou il’’.
Ce qu’omettent certains parents, est que l’enfant a en permanence besoin de rencontrer l’adulte pour exprimer sa vie émotionnelle (tendresse, agressivité, possessivité, envie…).
Bon nombre d’enfants ne peuvent vivre leurs pulsions et exprimer leurs émotions, parce qu’ils sont seuls, les parents étant trop occupés par leur propre vie professionnelle ou autre.
L’enfant heureux, ne peut être l’enfant comblé de notre société de consommation, ce n’est pas l’enfant repu qui est dans la béatitude et la jouissance. Jacques Lacan définit la castration non comme ce qui empêche le désir, mais au contraire comme ce qui permet de le soutenir. Au nom du bonheur de nos enfants, nous craignons leur frustration, nous ne savons plus attendre leur demande ou encore répondons immédiatement à leur demande ou encore nous anticipons sur leur désir. Nous ne leur laissons aucun espace de manque pour l’énoncer.
Il s’avère que ces ‘’enfants symptômes’’, que d’autres nomment encore: “l’enfant roi”, se questionnent peu, n’ont que peu ou prou de projets personnels, n’anticipent sur rien ou ne rêvent que d’objets. Leur intérêt porte le plus souvent sur les jeux vidéo et autres artifices du bonheur. Leur vie est vécue passivement, leur existence est morose.
Prendre la parole est sans doute, l’une des tâches les plus difficiles de l’être. Car prendre la parole, c’est affirmer son manque et sa subjectivité. Que reste t-il à dire à un enfant qui a tout, à qui l’on autorise aucun manque, dont tous les besoins ont été satisfaits?
La psychanalyse considère qu’il revient au père de procéder à la coupure avec la satisfaction immédiate, celle notamment apportée par le lien précoce et fusionnel à la mère. Il apparait que dans l’environnement de ces ‘’enfants du bonheur’’, les pères sont absents réellement ou symboliquement. Ces pères, lorsqu’ils sont présents auprès de leur enfant, semblent abdiquer de leur fonction, en adoptant une position plutôt maternelle. Ces pères peu présents auprès de l’enfant, coupables de cette absence, s’inscrivent dans une position de réparation et de gratification, en miroir des mères. En carence de fonction paternelle, rien ne vient faire coupure dans le fantasme de la satisfaction immédiate pour ‘’l’enfant roi’’.
L’incapacité des pères dans notre société du tout bonheur, à se positionner comme Autre, fait de véritables ravages chez l’enfant. Lacan explique que lorsque dans la relation parent-enfant, la place du tiers, de la parole, du manque, que la relation n’est que duelle, font défauts, rien ne peut arrêter le cours dévastateur d’une jouissance mortifère.
Ainsi la violence de certains jeunes des cités, s’explique comme l’envahissement de cette jouissance, faute de pouvoir faire appel au père. Ces jeunes ne manquent pas nécessairement de biens matériels, cela n’empêche l’ennui de les atteindre et de finir par déprimer parce qu’ils se sentent inutiles et abandonnés. Ces ‘’enfants rois’’ des cités (souvent adulés par les mères), pris eux-mêmes dans l’illusion de la satisfaction immédiate, manquent d’idéaux et d’identité pour soutenir leur désir.
Le malaise sociale est un symptôme qui énonce que le manque vient à manquer, dans notre société d’abondance, le sujet est en errance du manque, vide de ses désirs.
L’enfant roi est sommé d’être heureux pour entrer dans le cadre de l’idéal social.
Il s’agit de l’impératif de bonheur difficile à soutenir lorsqu’on est un enfant: “pervers polymorphe” comme le dit Freud, bombardé par des pulsions devant transiter par la demande à l’Autre et trouver une issue dans la symbolisation.
Le bonheur psychique, vient donc par la pacification de ces pulsions et leur issue dans le fantasme en tant que mise en scène du désir. Un bonheur imposé, c’est en quelque sorte la jouissance de l’Autre qui s’impose au sujet, cela ne peut être que générateur de conflit dans l’inconscient de l’enfant, puisque l’Autre en rajoute au lieu de l’aider à les pacifier. Pour surmonter ce surcroit pulsionnel, il ne reste que la solution du symptôme pour que l’enfant évacue ce trop plein de jouissance et retrouve la détente creusée par le manque et son désir.
Le parallèle est à effectuer entre ces enfants du bonheur et les anorexiques, qui gavés du trop, refusent la nourriture ou le bonheur converti en biens matériels, pour faire le vide et retrouver le désir. Laisser l’enfant désirer et énoncer sa demande, voire sa plainte dans le symptôme, c’est le sortir du besoin de dépendance et le faire accéder à la dialectique du désir sexualisé (soit pour l’enfant, l’Oedipe).
Que faire pour ces enfants rois en souffrance du bonheur? Il me semble qu’il faille réamorcer cette dialectique du désir chez ces enfants amorphes et silencieux. Ce, afin de les aider à se repositionner quant à leur manque et quant à la formulation de leur demande, en fonction de leurs pulsions. Désaliénés du fantasme des parents, sortis de la position d’objet joui, ils n’ont plus besoin de passer par le symptôme pour dire leurs désirs et leur manque.
[1] L’âme primitive Lucien Levy-Bruhl 1927
[2] Autre: Ecrit avec “A” majuscule, chez Lacan signifie, le lieu des déterminations du sujet, ce dont il dépend, avant même son existence, par exemple: le langage, l’inconscient parental

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